La Convention sur la diversité biologique est un traité contraignant adopté à Rio en 1992. Elle poursuit la conservation, l'usage durable et le partage équitable des avantages tirés des ressources de la biosphère. Ses objectifs chiffrés relèvent pourtant de cadres adoptés par consensus. En 2010, les 20 objectifs d'Aichi devaient être atteints en dix ans, mais le cinquième rapport des Perspectives mondiales de la diversité biologique a conclu qu'aucun ne l'avait été pleinement.
Le cadre de Kunming-Montréal (2022) reprend cette logique avec 23 cibles pour 2030, dont la protection de 30% des terres et des mers. Erevan, du 19 au 30 octobre, en dresse le premier bilan mondial. Ce bilan est sévère : quasiment tous les objectifs sont en retard, et la presse évoque 22 cibles sur 23 hors trajectoire. Le retard est notable sur les subventions néfastes, évaluées à environ 2 600 milliards de dollars par an pour celles qui bénéficient aux énergies fossiles.
Le financement est l'autre nerf de la négociation. Le cadre vise 200 milliards d’euros par an d'ici 2030, dont 30 milliards des pays développés vers les pays en développement, avec un jalon de 20 milliards pour 2025. Les débats portent aussi sur un éventuel nouveau fonds, que les pays développés refusent, et sur la liste des contributeurs, qui date de 2006 et exclut la Chine, l'Inde et les pays du Golfe. Le Fonds de Cali, alimenté par les entreprises qui exploitent l'information de séquençage numérique des ressources génétiques, doit reverser au moins la moitié de ses ressources aux peuples autochtones et aux communautés locales.
Dans l'entretien, Madame Mouysset décrit les COP comme un rassemblement atypique qui fédère les États autour d'un cadre non coercitif. Ce cadre n'impose rien et ne dit pas à quoi renoncer. Cette absence de contrainte est tenable, dit-elle, pour le climat, qui repose sur une mesure claire, la tonne de carbone. Elle ne l'est pas pour la biodiversité : faut-il compter les espèces, les gènes ou la résilience des écosystèmes ? Les trajectoires divergent, avec le pigeon ramier qui progresse et l'alouette des champs qui décline à cause des pesticides.
Le bilan d'Erevan illustre ce diagnostic. Face à des cibles hétérogènes (surfaces protégées, pesticides, subventions, financements), chaque État peut avancer sur les plus faciles et différer les plus coûteuses. Par ailleurs, la biodiversité est avant tout locale, et l'adhésion des échelons nationaux et territoriaux conditionne tout effet d'entraînement. Enfin, selon la chercheuse, les reculs européens (déclassement du loup, allègement du reporting de durabilité, travail sur la directive Habitats et Oiseaux) traduisent un conflit de libertés : liberté d'entreprendre d'un côté, liberté d'aménager de l'autre. Elle en trouve la source dans la conception moderne de la liberté, pensée pour s'affranchir des aléas environnementaux par l'abondance et la croissance.
Dans son essai La liberté des limites (L'Observatoire, 24 septembre 2026), Lauriane Mouysset soutient que la liberté n'est pas l'ennemie de l'écologie mais en est la clé. Notre dépendance aux écosystèmes n'entrave pas notre liberté, comme le navigateur compose avec le vent et les courants. Un article lui donne son fondement scientifique.
En effet, en 2018, Mouysset, Doyen, Léger, Jiguet et Benton, dans « Operationalizing Sustainability as a Safe Policy Space », Sustainability (texte intégral) définissent la durabilité comme un espace opérationnel sûr, délimité par des contraintes de formes variées, comme le revenu ou la biodiversité, sans métrique commune. L'enjeu est d'identifier l'ensemble des options de politique qui maintiennent le système dans cet espace.
La notion de viabilité dans les sciences de l’environnement découle de la théorie mathématique éponyme, initiée dans les années 1980 par Jean-Pierre Aubin, pour formaliser la compatibilité entre l'évolution d'un système et des contraintes. Elle est exposée dans Viability Theory (1991).
Son principe inverse la question habituelle. Au lieu de chercher l'optimum qui maximise un revenu ou minimise un coût, on cherche l'ensemble des stratégies qui respectent à tout instant des contraintes sociales, écologiques et économiques. Une évolution est viable si elle reste dans l'ensemble de contraintes. Le noyau de viabilité regroupe les états depuis lesquels une telle évolution existe, et hors de ce noyau toutes les évolutions sortent des contraintes en temps fini. Ce noyau peut être vide. Le diagnostic porte alors sur l'incompatibilité entre contraintes, incertitudes et moyens, et non sur la volonté des acteurs (lecture du cadre, mon interprétation). La méthode évite aussi de convertir des grandeurs hétérogènes en une monnaie commune.
La viabilité a nourri de nombreux travaux de gestion durable et a servi à formaliser la durabilité, la robustesse et la résilience ; l'ouvrage Viability Theory: New Directions en montre les applications. Pour la biodiversité, elle déplace la question de la survie d'une espèce vers la compatibilité entre seuils écologiques et socio-économiques. Elle se rapproche aussi du cadre des limites planétaires, dont l'espace de fonctionnement sûr se lit comme un ensemble de contraintes. Une actualisation de 2023 conclut que six limites sur neuf sont franchies. Pour le climat, je n'ai pas trouvé de synthèse sur ces usages. Une limite de température ou de CO₂ se prête à la même lecture, mais l'extension reste à étayer.
Appliquée à Erevan, cette grille propose une interprétation, non une conclusion de la chercheuse. Les 23 cibles forment un ensemble de contraintes hétérogènes, et le retard constaté signalerait que l'on est hors du noyau viable ou que ce noyau est trop étroit. Les débats sur le Fonds de Cali, les contributeurs ou le jalon de 20 milliards d’Euros portent alors sur les leviers de contrôle : une contrainte sans moyens ne définit pas un espace viable. Reste la question des seuils : qui les fixe, avec quelle légitimité ? Ses modèles concernent des systèmes agricoles nationaux, et la transposition au niveau mondial reste à argumenter et à débattre démocratiquement.
Mise à jour : octobre 2026


