Dans une tribune publiée le 18 avril 2026 dans Le Monde, Alexis Poulhès, enseignant-chercheur à l'École nationale des ponts et chaussées, rappelle que cette dépendance n'est pas un choix individuel mais le résultat de décennies de politiques d'aménagement pensées pour la voiture.
Tout commence dans les années 1940 avec la charte de Rome du Corbusier, qui impose une séparation des fonctions urbaines reliées par des voies rapides. Dans les années 1960, ce modèle fusionne avec l'aspiration à la maison individuelle, donnant naissance à la périurbanisation : des lotissements pavillonnaires toujours plus éloignés des centres, accessibles uniquement en voiture. Le phénomène profite à de nombreux acteurs — ménages, maires, promoteurs — et aucune politique n'a sérieusement cherché à l'endiguer.
Résultat : une spirale négative où les centres-villes se vident sous la pression de la circulation et de la pollution, poussant leurs habitants vers la périphérie, renforçant encore la dépendance automobile.
C'est dans ce contexte que le débat sur les Zones à faibles émissions (ZFE) prend toute son acuité. Ces zones se révèlent relativement efficaces sur le plan environnemental — Airparif évalue leur potentiel à une réduction de 3 à 20% des émissions de particules fines en Île-de-France — mais elles frappent en priorité les ménages modestes, propriétaires des véhicules les plus anciens et les plus polluants. L'émission Douce France de France culture l'avait formulé crûment : les ZFE ne risquent-elles pas d'être des « zones à forte exclusion » pour ceux qui ne peuvent se payer ni un véhicule propre ni un logement en centre-ville ? La réponse politique a été radicale : en mars 2026, les députés ont voté leur suppression, faisant primer l'équité sociale sur l'ambition écologique.
Pourtant, supprimer les ZFE sans s'attaquer aux racines du problème — la périurbanisation et la dépendance forcée à la voiture — ne résout rien. Alexis Poulhès plaide pour une refonte systémique : densification urbaine, politique de Zéro Artificialisation Nette (ZAN) maintenue, et une convention citoyenne pour articuler logement, transport et qualité de vie dans un monde écologiquement contraint. Sans cela, comme le rappelait Henri Lefebvre, le « droit à la ville » (1968) restera lettre morte pour ceux qui en ont été structurellement exclus.
Mise à jour : avril 2026


